Trois ans

Trois années ont passé depuis ce matin où l’Ukraine s’est réveillée sous les premières explosions. Trois ans de courage, de souffrance, de pertes et de résilience. Trois années à voir un peuple entier se battre pour son droit d’exister, à voir une nation refuser l’effacement, refuser l’oppression, refuser la soumission.

La veille de la guerre, Odesa scintillait comme toujours

Rien, à première vue, ne trahissait l’orage qui grondait à l’est. Les rues restaient animées, les rires s’échappaient des terrasses, les lumières du port dessinaient des reflets d’argent sur la mer Noire. Mais derrière cette façade, quelque chose était en suspens. Une tension, une attente silencieuse.

Cette ville, née de l’audace de Catherine II, forgée par les influences grecques, italiennes, françaises, juives et bien sûr ukrainiennes, porte en elle l’histoire d’un carrefour. Une porte ouverte sur le monde, toujours convoitée, jamais soumise. C’est ce que je voyais en arpentant ses ruelles. Une ville libre, une ville insaisissable.

Sur le front de mer, les escaliers de Potemkine s’étiraient comme une promesse. Un lieu d’histoire, de grandeur et de mouvement. Comme si, gravir ces marches, c’était aussi gravir le temps, se souvenir des révoltes passées, de l’éternelle lutte pour exister face aux empires.

Cette nuit-là, Odesa ne dormait pas.
Mais elle ne savait pas encore qu’elle s’éveillerait sous la menace de missiles.

La guerre, un éternel recommencement ?

Trois ans plus tard, la guerre continue. L’Ukraine résiste, mieux que quiconque ne l’avait anticipé, mais elle saigne.

Et face à cette réalité brutale, le monde se perd dans ses incantations diplomatiques, incapable de répondre à une question essentielle : quelle paix voulons-nous ?

Car si l’histoire a un enseignement à offrir, c’est bien celui-ci : il n’y a pas de paix sans victoire.

Dans la Bhagavad Gita, au cœur du champ de bataille, Arjuna hésite. Il doute, il refuse de combattre ceux qui, en face, partagent son sang. Mais Krishna lui répond que le devoir transcende les liens du passé. Que certains combats sont inévitables, non par goût de la guerre, mais pour que la justice ne soit pas une illusion. L’Ukraine n’a pas choisi cette guerre, mais elle a compris qu’il n’y a pas de liberté sans lutte.

Les Stoïciens, eux, nous rappellent que ce n’est pas le conflit qui doit nous effrayer, mais la compromission avec l’inacceptable. Marc Aurèle, confronté aux guerres incessantes aux frontières de Rome, n’a jamais cherché la paix par la soumission. Il savait qu’un empire ne tient pas par la clémence offerte aux barbares, mais par la fermeté d’un peuple qui connaît sa valeur et qui sait ce qu’il veut défendre. L’Ukraine est cette frontière du monde libre, ce rempart contre une idéologie impériale qui, si on la laisse s’imposer, finira par s’étendre encore.

L’Europe, plus que tout autre, devrait comprendre cela.

Elle qui a connu les traités trahis, les paix illusoires qui ne furent que des répit avant le chaos.

Les Romains savaient que négocier avec un ennemi encore debout, c’était simplement reporter la guerre à plus tard.

Les Huns, maîtres de la terreur, imposaient la paix par la soumission, mais leur empire n’a pas survécu à Attila.

Napoléon, lui, avait compris que la victoire seule pouvait imposer l’ordre, mais il a oublié que la guerre ne se gagne pas seulement par les batailles, mais aussi par la stabilité de l’après. Une paix fragile est une paix condamnée.

Aujourd’hui, pourtant, l’Occident doute encore

Les États-Unis, ballottés entre isolationnisme et posture impériale, retirent leurs engagements… Trump, fraîchement revenu au pouvoir, parle de paix, mais quelle paix peut-on obtenir d’un homme qui admire les dictateurs plus qu’il ne comprend l’histoire ?

L’Europe, quant à elle, murmure des appels à la négociation, oubliant qu’elle est née du refus de la tyrannie. Elle espère encore qu’il est possible de discuter avec un empire qui, depuis Pierre le Grand, n’a jamais conçu la paix autrement que comme une domination. La Russie de Poutine ne cherche pas l’équilibre. Elle cherche à reconquérir.

Alors, si nous voulons parler de paix, parlons avec lucidité.

Il y a la paix des vainqueurs et la paix des vaincus.

La première s’obtient par la fermeté, par la conviction que la liberté n’est pas négociable.

La seconde est un armistice fragile, une pause avant la prochaine offensive.

Nous ne voulons pas d’une paix qui ne serait qu’une forme de capitulation.

Nous ne voulons pas d’un cessez-le-feu qui laisserait l’Ukraine mutilée, qui permettrait à l’agresseur de reprendre des forces pour mieux revenir plus tard.

Nous voulons une paix juste, une paix qui signifie la victoire de l’Ukraine et l’échec de ceux qui ont voulu la détruire.

Parce qu’au fond, la paix, la vraie, n’est pas l’absence de guerre.

C’est la certitude que la guerre ne reviendra pas.

Odesa est toujours debout

Comme Kyiv, comme Kharkiv, comme toutes ces villes que l’on a crues perdues et qui, malgré les ruines, continuent de battre au rythme de l’Ukraine.

Trois ans plus tard, l’histoire n’est pas finie. Mais elle s’écrit encore et toujours du côté de ceux qui refusent la résignation.

Alors aujourd’hui, en ce triste anniversaire, nous nous souvenons.
Nous pensons aux disparus, aux familles brisées, aux villes martyrisées.
Mais nous regardons aussi vers l’avenir.

Parce qu’un jour, nous retournerons à Odesa.
Pas dans l’urgence, pas dans la peur, mais pour admirer la mer, pour sentir l’odeur du sel et des marchés animés, pour revoir cette ville comme elle doit être vue : libre, forte, invaincue.

Ce jour-là, l’Ukraine aura gagné. Et le monde aussi.

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