Le 17 novembre 2024 à Kyiv
Ce matin, comme souvent, les explosions ont brisé le silence. Sept détonations, si proches qu’elles faisaient vibrer les murs. Ici, c’est devenu presque une routine – une routine insensée, mais une routine quand même. La guerre s’infiltre dans la vie quotidienne, dans les réveils, dans les trajets, dans les silences partagés. On apprend à vivre avec, à relativiser, à espérer que cela s’arrête bientôt.
Mais malgré l’aspect « spectaculaire », ce ne sont pas les explosions qui marquent le plus. Ce sont les scènes presque ordinaires, celles qui se déroulent sous vos yeux, qui plantent des questions dans votre esprit, des questions qui restent.
Hier, dans un simple minibus – un marshroutka, comme on dit ici – c’était ce genre de moment.
La scène
Le bus roulait entrant dans Kyiv, bondé comme toujours. Des visages fatigués, des regards perdus dans des pensées. Puis tout s’arrête. Des soldats montent à bord. Le chaos commence, mais c’est un chaos silencieux, pesant. Un homme est sorti du bus. Pas de cris, pas de résistance. Juste la fatalité. Une femme se met à parler. Non, elle ne parle pas, elle crie. Elle raconte que c’est ainsi que son fils a été pris. Pris pour devenir soldat. Pas de choix, pas de préparation. Une vie transformée en quelques minutes sur le bord de la route.
Elle hurle sur le chauffeur, lui reprochant de ne pas protéger ses passagers. Lui répond, excédé, accusant un autre homme dans le bus, celui qui n’a pas les bons papiers. L’air devient lourd, étouffant, chargé de reproches, de peur et de colère. On sent la tension, la division, comme si la guerre qui oppressait ce pays s’était infiltrée dans ce petit espace, entre ces passagers qui devraient pourtant être unis.
Et moi, assis là, étranger dans ce pays que j’aime tant, je me demande : qu’est-ce que je ferais si c’était moi qu’on avait sorti du bus ?
La guerre et ses fractures
La guerre n’épargne rien, pas même les relations entre les gens. Elle ne se contente pas de détruire des bâtiments ou des vies. Elle s’infiltre dans les esprits, crée des tensions, attise des conflits. Face à la peur, à l’injustice, au stress constant, certains se replient, d’autres explosent. Les sourires disparaissent, remplacés par des regards méfiants, des mots durs.
Et pourtant, au fond, tout cela vient d’une même souffrance. Cette femme dans le bus criait sa colère, mais c’était aussi sa peur pour son fils. Ce chauffeur, excédé, hurlait pour se protéger, pour tenir debout malgré une pression intenable. Et cet homme sans papiers, silencieux, portait sans doute son propre fardeau, une lutte invisible.
La guerre divise, mais ces divisions ne sont qu’un reflet de la douleur collective qu’elle impose.
Vivre dans l’instant
Ces moments vous changent. Ils transforment votre perception du temps, de l’essentiel. On relativise les petits problèmes, les tracas quotidiens. On comprend ce que signifie vraiment vivre au présent, savourer chaque instant parce qu’il est précieux, parce qu’il est incertain.
Et enfin, ils vous laissent avec cette question obsédante : et si ?
Et si j’étais né ici, dans ce pays qui se bat chaque jour pour son existence ? Et si c’était ma famille, mon fils, ma maison ? Qu’est-ce que je ferais ? Qu’est-ce que je pourrais faire ?
Ces pensées ne trouvent pas toujours de réponses. Mais elles vous changent. Elles vous rendent plus humain, plus conscient, plus reconnaissant de chaque instant.
Une force malgré tout
Malgré les divisions, malgré la peur et la fatigue, je vois aussi une indestructible force. Une résilience commune qui surgit même dans les moments les plus sombres. Parce que derrière chaque cri, chaque tension, il y a un amour pour ce pays. Il y a cette volonté de protéger, d’avancer, de survivre.
C’est cette force qui me donne espoir. Cette lumière qui continue de briller, même faiblement, dans les yeux de ceux qui refusent de céder à l’obscurité.
Et c’est pour cela que je crois en eux. Parce que malgré tout, malgré les fractures, ils se relèveront. Comme ils l’ont toujours fait. Parce que c’est ça, être Ukrainien.


