Parler ukrainien, c’est résister : un dialogue et une question pour tous

En cette mi-novembre, je suis à Kyiv et continue d’entendre parler Russe partout autour de moi, je suis perplexe, presque déçu et choqué…

Pourquoi j’apprends l’ukrainien et non le russe

Le café était presque vide, un après-midi froid à Kyiv, le genre de journée où les conversations s’étirent et dérivent vers des terrains glissants. Sasha, mon ami ukrainien, posa la question sans détour, avec cette franchise qui lui était propre :

— Explique-moi, pourquoi tu as choisis des cours d’Ukrainien ? Le Russe te serais plus utile, tu pourras le parler ici et ailleurs.

J’ai posé ma tasse et, sans hésiter, je lui ai répondu :

— Et toi, Sasha, pourquoi tu ne parles pas TA langue ?

Un silence. Pas hostile, mais dense. Sasha m’a regardé comme s’il ne savait pas s’il devait rire ou se vexer. Finalement, il fronça les sourcils, le dos bien droit, prêt à en découdre :

— Attends, tu veux comparer nos situations ? Moi, je suis né ici, je parle russe depuis toujours. Et toi, tu viens de débarquer et tu veux nous apprendre comment être Ukrainiens ?

Je sentais son agacement, mais aussi sa curiosité. Alors, j’ai pris une grande inspiration et j’ai plongé.

Une langue persécutée : un héritage lourd

— Sasha, dis-moi, combien de fois ta langue a été interdite ?

Il haussa les épaules, un peu sur la défensive :

— Je sais que les Russes nous ont persécutés. Mais le russe, on le parle depuis des générations.

— Justement ! C’est ça, leur victoire. Sous l’Empire russe, vos livres en ukrainien étaient interdits, vos écoles russifiées. Tu te souviens du décret d’Ems de 1876 ? Interdiction de publier en ukrainien, d’enseigner la langue. C’était une attaque directe contre l’identité de ton peuple.

Sasha soupira, jouant avec la cuillère de sa tasse.

— Oui on apprend ça à l’école… Mais ça, c’était il y a longtemps.

— D’accord, passons à des choses plus récentes. L’Holodomor. Une famine orchestrée qui a tué des millions d’Ukrainiens. On ne parle pas juste de faim, Sasha. On parle d’un génocide par la faim, intentionnel, pour briser la paysannerie ukrainienne et, avec elle, l’esprit de résistance. Pendant ce temps, le russe continuait de s’imposer comme la langue de pouvoir, de survie.

Il hocha la tête, pensif, mais n’abandonna pas :

— Oui, c’est tragique. Mais aujourd’hui, le russe est partout. Tu vois bien Ukrainiens le parlent partout « surjik » et dans le milieu professionnel c’est le russe, c’est comme ça.

— Oui, et c’est ça, le problème. Depuis 2014, la Russie a annexé la Crimée. Depuis 2022, elle détruit vos villes. Elle bombarde vos maisons. Marioupol, Bakhmout, Kherson, ou là, juste à coté : Boutcha, Irpin !! Et pourtant, beaucoup d’Ukrainiens continuent de parler la langue de l’oppresseur, des terroristes, parfois juste par confort. Mais qu’est-ce que ça dit à ton fils, Sasha, quand il grandit en entendant plus de russe que d’ukrainien dans la rue ?

Un débat chargé d’émotions

Sasha posa sa tasse, le regard tendu.

— Mais toi, tu crois que c’est facile ? Tout le monde parle russe. Les films, les chansons, nos parents, nos souvenirs. Pourquoi tout jeter à la poubelle ?

Son ton n’était pas agressif, mais fatigué. Un peu comme s’il avait déjà eu cette conversation des dizaines de fois avec lui-même.

— Je ne te demande pas de tout jeter, Sasha. Je te demande de choisir. L’ukrainien a survécu à tout ça : la russification, les purges staliniennes, les crimes de guerre récents. Parler ukrainien aujourd’hui, c’est un acte de résistance, un message clair : “On ne nous effacera pas.”

Il baissa les yeux, pensif. Mais je voyais bien que le débat ne changerait pas son quotidien. Ce n’était pas une question de convaincre Sasha ici et maintenant.

Une langue magnifique, une identité forte

Apprendre une langue, ce n’est pas seulement apprendre des mots. C’est entrer dans un univers. Et l’ukrainien est un univers riche, complexe, vibrant. Quand on parle ukrainien, on goûte à l’histoire des Cosaques, on entend les chants des champs dorés et les plaintes des vents des Carpates. C’est une langue qui respire la fierté, la douleur et la résilience.

Et aujourd’hui, alors que l’Ukraine combat une fois de plus pour sa liberté, parler ukrainien, c’est se tenir aux côtés de ceux qui défendent leur terre. Chaque mot prononcé dans cette langue est une victoire sur des siècles de répression.

Je me suis redressé légèrement, le regard planté dans le sien.

— Sasha, je n’essaie pas de te convaincre. Je veux juste que tu te demandes : à qui appartient ta voix ?

Nous sommes restés là, silencieux, à regarder la pluie tomber derrière la vitre du café. Sasha n’a pas changé d’avis ce jour-là. Ce n’était pas nécessaire. Ce n’était même pas le but.

Mais cette conversation, elle reste avec moi. Pas seulement pour lui, mais pour tous les Ukrainiens qui choisissent encore le russe par habitude, par confort, par héritage.

À vous, les Ukrainiens : vous avez une langue magnifique. Une langue qui vous appartient, qui vous relie à vos racines, et qui porte l’écho de vos ancêtres. Une langue qui, aujourd’hui, est une arme plus puissante que n’importe quel fusil.

Parlez-la. Faites-la vivre. Donnez-la à vos enfants. Parce qu’elle est le cœur de ce pays pour lequel vous vous battez.

Et à vous qui lisez ces mots, je la pose aussi : à qui appartient votre voix ?

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